lundi 2 septembre 2013

Kinderzimmer, Valentine Goby



Cette année encore, tu n'y échappes pas. La Seconde Guerre Mondiale est comme un héritage perpétuel qui donne à sa cruelle réalité une matière romanesque inépuisable. Parfois c'est vivifiant, parfois ça t'étouffe. Mais devant Kinderzimmer, de Valentine Goby, il y a une évidence que tu ne cherche pas à refuser. 

Tu es en avril 44. Tu es propulsé à Ravensbrück, un camp pour femmes où sévit une autre guerre. Leur guerre à elles. Contre la faim. Contre le froid. Contre la maladie. Contre la sélection. On s'organise comme on peut. On se vole autant qu'on s'entraide. Surtout, on ne se laisse pas abattre. Mais les corps sont parfois lâches, rien ne peut les faire taire. Ils réclament, se révoltent et se détraquent. C'est pour mieux pourrir.

Mila sait qu'elle n'en sortira pas vivante. Une telle horreur, on ne permettrait pas qu'elle s'ébruite. Pourtant la vie a ses raisons et son corps s'acharne à tenir. Puis il y a l'enfant, qui pousse dans son ventre aux contours encore flous. Elle a jugé bon de le cacher tant il semblait irréel. Quand il naît, quand la vie prend soudain le dessus, c'est une lueur d'espoir, une enjeu bien fragile qui lui dicte de ne pas abandonner.

Ce livre, il te prend aux tripes. Tu es subjugué par cette peinture des corps qui ne t'épargne rien. Et cette force dans l'écriture ! Ca te bouleverse. Tu n'en reviens pas.

Kinderzimmer, de Valentine Goby, est publié chez Actes sud.

jeudi 29 août 2013

Faber, le destructeur, Tristan Garcia



A première vue, le nouveau roman de Tristan Garcia impose un monument, une promesse. Déjà de toutes parts, il jouit d'une attention particulière. Toi qui en as lu d'autres, tu préfères en avoir le coeur net. Dépourvu de tout jugement hâtif, tu t'attaques à Faber, le destructeur.

La légende de Faber prend vie à Mornay. Dès son plus jeune âge, sa présence est telle qu'il fascine autant qu'il dérange. Il est un génie qui a le diable au corps. Aux yeux de Basile et Madeleine, c'est l'esprit de révolte qui s'incarne enfin. Il est flamboyant. Il va les sauver de leurs humiliations et de cette vie rongée par l'ennui. Il devient leur héros. A partir de cet instant, il ne doit plus leur échapper. 

Quand tu le retrouves bien des années plus tard (c'est la première fois que tu le vois), il n'est nulle part, il n'est rien. Le train pour la vie d'adulte, il l'a clairement manqué. Cette déchéance, Basile et Madeleine ne s'en satisfont pas. Ils doivent à Faber une autre fin. Il ne leur reste alors qu'à écrire son retour.

Face à un tel énergumène, forcément, tu t'interroges. Mais qui est-il, sinon la concentrations de nos illusions perdues, un exutoire de nos vies rêvées et de nos vengeances interdites ?

Faber, le destructeur, est publié chez Gallimard


lundi 26 août 2013

L'invention de nos vies, Karine Tuil



L'effet est immédiat. A peine tu entres dans le roman de Karine Tuil, L'invention de nos vies, que tu es pris dans un tourbillon, tu ne peux plus le lâcher. A savoir si tu le veux, il est bien trop tard pour t'en soucier.

Sam Tahar occupe désormais toute la place. Magnétique et mystérieux, il attire, on l'envie. Il incarne un rêve américain en puissance, un conte de fées. C'est trop beau pour être vrai. Mieux (pire) que ça. Sa vie est déjà un roman, il y a bien longtemps qu'il a commencé. 

Il te faut remonter au temps où Sam se faisait encore appeler Samir. Prisonnier de cette identité qui, c'est certain, le discrimine, il crée la confusion. On le prend pour un juif, c'est fâcheux, mais c'est une opportunité qu'il doit saisir. 

Bien sûr, il n'oublie pas Samuel, dont il devient le substitut éclatant, lui le juif anonyme, l'écrivain incompris. Et Nina, une sensualité à ne savoir qu'en faire, peut-être là son seul regret. Vingt ans qu'il est sans nouvelles, cela ne pouvait pas durer.

A partir de là, tout s'enclenche. Dans cette course contre la vérité (tu ne sais pas à quel point tout cela va l'éclabousser), la tension est palpable, la menace de plus en plus pesante. La trahison, elle, a tous les visages. C'est un drame qui se joue maintenant. A l'origine, une chasse au bonheur, pourtant.

L'invention de nos vies, de Karine Tuil, est publié chez Grasset.



jeudi 15 août 2013

La grâce des brigands, Véronique Ovaldé



Ce que tu sais de Véronique Ovaldé, son univers entre violence et merveilleux, ses personnages de femmes fortes et fantaisistes, cette allégresse dans la plume, tu t'attends, tu espères les retrouver - familiers mais inédits -  dans La grâce de brigands, son dernier roman. Américain, dit-on. 

Tu t'envoles donc pour la Californie. Travelling sur ses routes ensoleillées, Los Angeles, les villas de Santa Monica. On est là pour rêver. L'une d'elles t'ouvre ses portes, tu t'empresses d'y entrer. Plan resserré sur Maria Cristina Väätonen, écrivain. Le téléphone sonne. Il n'y a qu'elle pour décrocher.

C'est un coup de fil qui dérange, qui la renvoie vers un passé qui ne lui confère pas le beau rôle. Elle est la fille indigne, la mauvaise soeur. Alors tout défile, son enfance dans la contrée brumeuse de Lapérouse, son affranchissement, sa détermination à devenir écrivain, Claramunt, sa vie, son oeuvre. Une trajectoire d'étoile filante. 

De l'histoire de Maria Cristina, de celle qui est racontée ici, tu n'en perds pas une miette. Et le charme opère, toujours.

La grâce des brigands, de Véronique Ovaldé, est publié aux éditions de L'Olivier.






mercredi 19 juin 2013

Electrico W, d'Hervé Le Tellier


Peut-être as-tu manqué l'invitation à bord d'Electrico W d'Hervé le Tellier lors de sa sortie en 2011. Rassure-toi, c'est un retard qui fort heureusement se rattrape, et sa parution au Livre de Poche est un rappel complice. Tu peux enfin répondre de ton léger égarement et te laisser embarquer dans ce troublant voyage.  

Direction Lisbonne. Nous sommes en 1985 et Antonio (le photographe) y retrouve Vincent (le narrateur) pour couvrir le procès d'un tueur en série. Mais très vite la ville, qui recèle de jeunes femmes flamboyantes auxquelles il est bien difficile de résister, diffuse son envoutement. Les intentions se dispersent, des passions s'agitent et s'éveillent, et chacun succombe aux intrigues sentimentales.

Le séjour t'enchante. Tu te plais à suivre ces deux hommes au gré de leurs rencontres et de leurs souvenirs. Ce sont alors neuf journées dictées par neuf vies, neuf étapes qui semblent soudain nécessaires pour mener tant bien que mal ce jeu de l'amour et du hasard. A dire vrai, pour découvrir une grande, triste et belle histoire d'amour. 







dimanche 9 juin 2013

Ma grand-mère russe et son aspirateur américain, de Meir Shalev


Sur la couverture de Ma grand-mère russe et son aspirateur américain, de Meir Shalev, comme sur le pas d'une porte, une femme t'attend. Sans même te soucier des présentations d'usage, tu sens tout de suite que tu viens de te fourrer dans une drôle d'histoire.

Sois donc le bienvenu chez Tonia de Nahalal, la grand-mère maternelle de l'auteur, celle qui avait déclaré la guerre à la saleté et la poussière, celle qui un jour reçut d'Amérique un aspirateur. Et te voilà embarqué - c'est absurde mais ô combien jouissif - dans les aventures de ce sweeper, arrivé là pour faire le ménage au moshav. Une ambition mise à rude épreuve par la principale concernée elle-même, alors qu'elle faisait figure de partenaire idéale. Mais c'était sans compter sur sa logique implacable...

(Tu vas ainsi découvrir le paradoxe de l'aspirateur. N'oublie pas une des lois fondamentales qui régissent notre monde : rien ne se perd, rien de se crée, tu es né poussière et tu redeviendras poussière.) 

Je ne t'en dirai pas plus. Je ne tiens surtout pas à te gâcher quelques éclats de rire. Sache cependant que si l'appareil reste le fil conducteur de ce récit, il n'en est pas moins un fabuleux prétexte pour raconter avec humour et tendresse la vie de la ferme familiale.

Oui, un aspirateur ne t'aura jamais donné autant de plaisir... de lecture, c'est entendu.  

lundi 3 juin 2013

Les nuits mouvementées de l'escargot sauvage, d'Elisabeth Bailey


Tu dois à ta curiosité qui, qu'on se le dise, n'a rien d'un vilain défaut, de t'être penché sur ce roman au titre intriguant mais néanmoins poétique, Les nuits mouvementées de l'escargot sauvage, d'Elisabeth Bailey. Tu ne le sais peut-être pas encore, mais tu tiens dans tes mains une étonnante et bien belle surprise. 

Attention, il ne faut pas pousser trop loin dans la fantaisie, ce n'est pas non plus  l'histoire d'un escargot déchaîné qui va t'être racontée. Mais tu vas vite comprendre qu'il s'en passe des choses dans une vie de gastéropode, particulièrement quand elle se mesure à celle d'une narratrice gravement malade, condamnée à rester alitée et dont la principale occupation se tourne alors vers la contemplation. 

Ainsi débarqué dans un pot de fleurs, il réussit à s'imposer, à devenir un compagnon exclusif et salvateur. Car miraculeusement, il passionne, au point de réveiller cette chère Elisabeth qui compte bien, observations et recherches à l'appui, rendre à son petit compagnon ses lettres de noblesse. Et la voilà qui t'ouvre les portes d'un univers que tu n'osais imaginer : c'est que ce mollusque avec sa maison sur le dos est plus intéressant (et intelligent) qu'il n'y paraît. 

Ne t'en cache pas, tu es totalement charmé par cette drôle d'histoire de guérison. Tu tiens surtout à saluer la fraîcheur et l'esprit qui s'y dégagent. Sans eux, tu ne te plairais pas à conclure qu'un escargot peut te faire vivre une belle aventure et même sauver des vies.