mercredi 11 septembre 2013

Pietra viva, Léonor de Recondo





Souviens-toi de Michelangelo. Tu as dû le rencontrer il y a quelques temps de cela, il partait alors pour Constantinople, délaissant le tombeau d'un pape pour une chimère ottomane*. Tu le retrouves aujourd'hui dans Pietra viva, de Léonor de Récondo, pour une aventure qui va se révéler tout aussi puissante et envoûtante.

C'est un temps où la renommée du sculpteur n'est plus à faire. Il taille dans le marbre comme dans la chair et son génie lui a attiré les faveurs du pape Jules II. Mais la mort d'Andrea, jeune moine dont il affectionnait l'extraordinaire beauté, vient mettre en péril sa quiétude romaine.

Carrare devient son refuge, et déjà, dans les carrières, ses doigts frétillent pour libérer les corps de leur prison de pierre. Rien ne pourrait le distraire de son ambition. C'était sans compter sur le petit Michele qui, bien décidé à apprivoiser le maître, va le mettre à l'épreuve des souvenirs.

Tu sens comment au fil des jours son regard change, comment peu à peu son coeur résonne. Et tu aimerais l'accompagner encore quand vient le temps des adieux et qu'il faut laisser derrière soi cette éblouissante cité.

Pietra Viva, De Léonor de Récondo, est publié chez Sabine Wespieser. 



*Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, de Mathias Enard, Actes sud.

lundi 9 septembre 2013

Daffodil Silver, Isabelle Monnin



Aujourd'hui, par l'entremise d'Isabelle Monnin, tu as rendez-vous avec Daffodil Silver. Ce nom à lui seul est déjà un roman. Tu ne le devines que trop bien, et il te tarde de faire plus ample connaissance. Installe-toi confortablement et surtout, oublie le temps. Car rien à présent ne pourra te détourner de l'histoire qu'elle va te raconter.

L'histoire de Daffodil Silver n'est pas à proprement parler son histoire. Elle porte l'ombre indélébile de sa tante Rosa, jeune fille solaire privée trop tôt de son éclat. Une mort pour une vie croirait-on, avant que Lilas n'ait le projet fou de retrouver la vie de sa soeur dans ses moindres secondes et lui construire le plus étonnant des destins.

C'est donc en compagnie de ce fantôme inépuisable que Daffodil grandit. Autour d'elle, on s'emploie à ne pas perdre le fil de cette incroyable entreprise. Mais faute de la capturer dans les seuls souvenirs, Rosa reste insaisissable. Tu crains alors qu'elle ne finisse par leur échapper.

Pendant les cinq jours que dure son récit, tu restes suspendu aux lèvres de Daffodil Silver, attentif à ce flot délicat en charge de te révéler les deuils incommensurables de cette maudite famille. Pourtant, tu ne lui prêtes pas la moindre amertume. Se délivrer de son héritage, là est son seul souci. Et ainsi pouvoir inventer sa vie.

Daffodil Silver, d'Isabelle Monnin, est publié chez JC Lattès.

mercredi 4 septembre 2013

Avoir un corps, Brigitte Giraud



Avoir un corps, sous la plume de Brigitte Giraud, c'est doux. C'est un monde que tu ne connais peut-être pas ou que tu as oublié. L'occasion de le (re)découvrir, elle te l'offre. Saisis-la.

Tu lis. Avoir un corps, c'est évident. Il est là, il est à nous, il nous possède. Impossible de l'oublier. On le met à l'épreuve, on s'acharne à le maîtriser. Mais parfois le corps trahit. Devenu notre ennemi, c'est une victoire qu'on accepte de lui accorder. Mais parfois le corps frissonne. C'est vivifiant, une autre forme d'abandon.

Tu comprends. Avoir un corps mais un corps de fille, c'est différent. C'est formaté. Tu conquiers bon gré mal gré ta féminité, tu deviens une femme. Tu rencontres le garçon. Ah qu'il est émouvant. Tu es amoureuse. Es-tu prête? Tu franchis les étapes que la vie te soumet, tu continues d'avancer.

Tu en as les larmes aux yeux. Avoir un corps de Brigitte Giraud, c'est tout simplement beau.

Avoir un corps, de Brigitte Giraud, est publié chez Stock.




lundi 2 septembre 2013

Kinderzimmer, Valentine Goby



Cette année encore, tu n'y échappes pas. La Seconde Guerre Mondiale est comme un héritage perpétuel qui donne à sa cruelle réalité une matière romanesque inépuisable. Parfois c'est vivifiant, parfois ça t'étouffe. Mais devant Kinderzimmer, de Valentine Goby, il y a une évidence que tu ne cherche pas à refuser. 

Tu es en avril 44. Tu es propulsé à Ravensbrück, un camp pour femmes où sévit une autre guerre. Leur guerre à elles. Contre la faim. Contre le froid. Contre la maladie. Contre la sélection. On s'organise comme on peut. On se vole autant qu'on s'entraide. Surtout, on ne se laisse pas abattre. Mais les corps sont parfois lâches, rien ne peut les faire taire. Ils réclament, se révoltent et se détraquent. C'est pour mieux pourrir.

Mila sait qu'elle n'en sortira pas vivante. Une telle horreur, on ne permettrait pas qu'elle s'ébruite. Pourtant la vie a ses raisons et son corps s'acharne à tenir. Puis il y a l'enfant, qui pousse dans son ventre aux contours encore flous. Elle a jugé bon de le cacher tant il semblait irréel. Quand il naît, quand la vie prend soudain le dessus, c'est une lueur d'espoir, une enjeu bien fragile qui lui dicte de ne pas abandonner.

Ce livre, il te prend aux tripes. Tu es subjugué par cette peinture des corps qui ne t'épargne rien. Et cette force dans l'écriture ! Ca te bouleverse. Tu n'en reviens pas.

Kinderzimmer, de Valentine Goby, est publié chez Actes sud.

jeudi 29 août 2013

Faber, le destructeur, Tristan Garcia



A première vue, le nouveau roman de Tristan Garcia impose un monument, une promesse. Déjà de toutes parts, il jouit d'une attention particulière. Toi qui en as lu d'autres, tu préfères en avoir le coeur net. Dépourvu de tout jugement hâtif, tu t'attaques à Faber, le destructeur.

La légende de Faber prend vie à Mornay. Dès son plus jeune âge, sa présence est telle qu'il fascine autant qu'il dérange. Il est un génie qui a le diable au corps. Aux yeux de Basile et Madeleine, c'est l'esprit de révolte qui s'incarne enfin. Il est flamboyant. Il va les sauver de leurs humiliations et de cette vie rongée par l'ennui. Il devient leur héros. A partir de cet instant, il ne doit plus leur échapper. 

Quand tu le retrouves bien des années plus tard (c'est la première fois que tu le vois), il n'est nulle part, il n'est rien. Le train pour la vie d'adulte, il l'a clairement manqué. Cette déchéance, Basile et Madeleine ne s'en satisfont pas. Ils doivent à Faber une autre fin. Il ne leur reste alors qu'à écrire son retour.

Face à un tel énergumène, forcément, tu t'interroges. Mais qui est-il, sinon la concentrations de nos illusions perdues, un exutoire de nos vies rêvées et de nos vengeances interdites ?

Faber, le destructeur, est publié chez Gallimard


lundi 26 août 2013

L'invention de nos vies, Karine Tuil



L'effet est immédiat. A peine tu entres dans le roman de Karine Tuil, L'invention de nos vies, que tu es pris dans un tourbillon, tu ne peux plus le lâcher. A savoir si tu le veux, il est bien trop tard pour t'en soucier.

Sam Tahar occupe désormais toute la place. Magnétique et mystérieux, il attire, on l'envie. Il incarne un rêve américain en puissance, un conte de fées. C'est trop beau pour être vrai. Mieux (pire) que ça. Sa vie est déjà un roman, il y a bien longtemps qu'il a commencé. 

Il te faut remonter au temps où Sam se faisait encore appeler Samir. Prisonnier de cette identité qui, c'est certain, le discrimine, il crée la confusion. On le prend pour un juif, c'est fâcheux, mais c'est une opportunité qu'il doit saisir. 

Bien sûr, il n'oublie pas Samuel, dont il devient le substitut éclatant, lui le juif anonyme, l'écrivain incompris. Et Nina, une sensualité à ne savoir qu'en faire, peut-être là son seul regret. Vingt ans qu'il est sans nouvelles, cela ne pouvait pas durer.

A partir de là, tout s'enclenche. Dans cette course contre la vérité (tu ne sais pas à quel point tout cela va l'éclabousser), la tension est palpable, la menace de plus en plus pesante. La trahison, elle, a tous les visages. C'est un drame qui se joue maintenant. A l'origine, une chasse au bonheur, pourtant.

L'invention de nos vies, de Karine Tuil, est publié chez Grasset.



jeudi 15 août 2013

La grâce des brigands, Véronique Ovaldé



Ce que tu sais de Véronique Ovaldé, son univers entre violence et merveilleux, ses personnages de femmes fortes et fantaisistes, cette allégresse dans la plume, tu t'attends, tu espères les retrouver - familiers mais inédits -  dans La grâce de brigands, son dernier roman. Américain, dit-on. 

Tu t'envoles donc pour la Californie. Travelling sur ses routes ensoleillées, Los Angeles, les villas de Santa Monica. On est là pour rêver. L'une d'elles t'ouvre ses portes, tu t'empresses d'y entrer. Plan resserré sur Maria Cristina Väätonen, écrivain. Le téléphone sonne. Il n'y a qu'elle pour décrocher.

C'est un coup de fil qui dérange, qui la renvoie vers un passé qui ne lui confère pas le beau rôle. Elle est la fille indigne, la mauvaise soeur. Alors tout défile, son enfance dans la contrée brumeuse de Lapérouse, son affranchissement, sa détermination à devenir écrivain, Claramunt, sa vie, son oeuvre. Une trajectoire d'étoile filante. 

De l'histoire de Maria Cristina, de celle qui est racontée ici, tu n'en perds pas une miette. Et le charme opère, toujours.

La grâce des brigands, de Véronique Ovaldé, est publié aux éditions de L'Olivier.