mardi 12 novembre 2013

Une vie pornographique, Mathieu Lindon



Des romans au titre un rien provocateur, tout au moins racoleur, tu trouves toujours le moyen d'y fourrer ton nez. C'est comme ça que tu viens à ouvrir Une vie pornographique, de Mathieu Lindon (où il s'avère qu'il est davantage question d'héroïne que de sexe). Et tu tombes dedans.

Perrin forme avec l'héroïne un couple passionnel. Il l'a dans le sang, il l'a dans la peau. Il est un partenaire idéal. Elle, la meilleure des maitresses. Elle lui procure une vie digne de ce nom, avec un semblant de contrôle et de liberté. Mais surtout, elle vaut toutes les jouissances.

Malgré cette certaine sérénité, arrive l'absence de désir, le temps de la séparation. Sauf qu'on ne se débarrasse pas de l'héroïne comme ça. Elle résiste, elle n'en démordra pas. Addiction comme une autre, elle sait s'incarner autrement. A Perrin alors d'y trouver un manque à gagner. 

Un mal pour un bien ? Pas sûr. Mais Perrin a sa logique. Tu peux la comprendre, mais en aucun cas tu ne cherches à lui faire la morale. Tu préfères garder tes distances. Tu es lucide. Et tout cela prête parfois à sourire. 

Une vie pornographique, de Mathieu Lindon, est publié chez POL.

lundi 4 novembre 2013

Une matière inflammable, Marc Weitzmann




Tu ouvres Une matière inflammable de Marc Weitzmann et tu tombes sur elle. Anne Sinclair. Tu te demandes ce qu'elle vient faire là. Dans un roman. Il y a un comme un léger malaise. Et inévitablement, tu sens se profiler l'affaire DSK. Cela ne te dit rien qui vaille. Mais tu as déjà accepté de te laisser embarquer.

Tu te retrouves rue des belles feuilles, à Paris. Un cadre des plus enviables où s'écrit d'une main de fer une mythologie familiale déterminante. Pour Frank, à la grande différence de son paternel, rien ne compte plus alors que de s'y inscrire. A tort ou à raison, tu vas le découvrir bien assez tôt.

Sur la voie de son ambition, la rencontre avec le couple Zimmermann opère une tournant décisif. Il lui ouvre les portes d'une certaine intelligentsia française, monde fascinant et non sans ambiguïtés. Et quand Patrick fait figure de mentor, Paula se révèle en âme soeur déroutante. D'une manière ou d'une autre, Frank va leur consacrer bien des talents. 

Tu sens que la comédie va s'essouffler, que les masques vont tomber. Mais quelle est-elle, cette vérité, avec son doux parfum de scandale? Elle arrive là, l'affaire DSK, venue donner un coup de pouce à ce drame et clore en beauté ce roman qui cache finalement bien son jeu. 


Une matière inflammable, de Marc Weitzmann, est publié chez Stock.



lundi 28 octobre 2013

Riviera, Mathilde Janin





C'est une sirène bien étrange qui t'invite à te plonger dans les pages de Riviera, premier roman de Mathilde Janin. Il avait pourtant de quoi t'effayer, avec son air à sentir l'underground. Mais tu en appelles à ta curiosité et à ton goût de la découverte pour te guider dans cette aventure en apparence bien déconcertante. Après tout que risques-tu, sinon d'être ravi ?

Tu commences par te perdre au milieu d'un carrefour d'horizons. Mais très vite, tu comprends que les points de fuite se relient. Paris, New York, Berlin… Tu oscilles alors dans le temps et ces espaces, entraîné au rythme d'un chant magnétique. 

Dans ce dédale de voix, expression d'une vérité flottante, tu te mets sur les traces de la stupéfiante Nadia, dont la beauté frappe et obsède, et de Philippe, son amant musicien. Leur relation est électrique. Mais de cette vie en démesure, tu les sens irrémédiablement dévier.

Peu à peu, tu construis le portrait de ces personnages éclatants. Le fait est que tu les suivras jusqu'au bout, tant tu es saisi par l'hallucinante poésie qui transpire de ce roman à l'atmosphère trouble, dense et sensuelle.

Riviera, de Mathilde Janin, est publié chez Actes sud.

lundi 21 octobre 2013

Petites scènes capitales, Sylvie Germain





Tu l'avais un peu perdue de vue, Sylvie Germain. Alors quand tu la retrouves aujourd'hui avec Petites scènes capitales, son nouveau roman, ton plaisir et ton attente sont immenses. Tu ne t'es pourtant pas empressé de le connaître. Peu importe les pourquoi, c'est maintenant que tu y vas.

En premier lieu, tu cherches avant tout la fille. Mais chez les Bérégance, tribu recomposée, celle qu'on appelle Lili a fini par se perdre dans le décor. C'est pourtant elle que tu vas suivre, témoin privilégié, elle qui va se déployer dans cet éventail d'instantanés où il est parfois difficile de trouver sa place.

Tu vois qu'elle avance à tâtons, Lili, quand chacun des membres de sa famille prend la tangente sur ce chemin où les drames sont incontournables. Ah que la vie peut être brutale. Et la disparition pèse autant qu'elle s'enveloppe de mystère. Mais Lili s'accroche. Parfois, elle se laisse porter. Et cela lui vaut quelques ravissements.

C'est étonnant ce qu'elle réussit là, cette façon de cerner la violence d'une troublante beauté. Et les tableaux défilent, fulgurants, sa grâce te subjugue et sa poésie t'enivre. Tu ne pouvais pas en espérer tant.

Petites scènes capitales, de Sylvie Germain, est publié chez Albin Michel.

lundi 7 octobre 2013

Le bleu des abeilles, Laura Alcoba



Un titre pareil, tout de suite ça attire. C'est un brin fantaisiste, ça transporte. Il n'y a pas à tourner autour. Ni une ni deux, tu te jettes dans Le bleu des abeilles de Laura Alcoba. 

Au départ, c'est encore l'Argentine. Celle où les visites à un père en prison ne se font qu'un jeudi sur deux. Mais d'autres repères attendent désormais la narratrice. Elle va avoir dix ans et s'apprête à rejoindre sa mère, réfugiée en France. C'est un projet qui l'enchante. Alors elle prend de l'avance et s'applique déjà à en découdre avec sa future langue.

Enfin c'est la France, Paris. Enfin presque. Et le Blanc-Mesnil n'a rien d'un carte postale. C'est pourtant là qu'il va falloir composer, s'immerger, entre petites humiliations et rencontres inattendues, drôles de scènes cruelles ou pleines de malice.

Tu aurais pu ne pas être touché par cette voix enfantine qui te trimballe tout au long de cette aventure. Mais par bonheur, tu es totalement charmé. Cet émerveillement, cette espièglerie et cette tendresse, tu kiffes, il n'y a rien de plus réjouissant.

Le bleu des abeilles, de Laura Alcoba, est publié chez Gallimard.

lundi 30 septembre 2013

Voir du pays, Delphine Coulin




Tu n'es pas du genre à te retourner spontanément sur les filles de Voir du pays. Deux soldates de retour d'Afghanistan, voilà qui manque sérieusement de sex-appeal. Fi, Delphine Coulin mérite qu'on s'attarde sur son roman. Parce qu'elle ose s'aventurer hors des sentiers battus. Parce que son regard est pénétrant et sa plume affûtée. Et parce qu'elle pose les bonnes questions.

C'est parti pour trois jours à Chypre. Ne t'y trompe pas, l'hôtel de rêve, dans le jargon militaire, c'est ce qui s'appelle un "sas de décompression": une étape jugée nécessaire pour se réhabiliter au quotidien. Des vacances pour service rendu, le lâcher prise, tu oublies. Ce serait trop cruel, elles n'y survivraient pas. 

Tu accompagnes donc Aurore et Marine dans cette dernière mission. Ensemble, elles en ont traversé des épreuves, sans compter que depuis le lycée, elles ne se sont plus quittées. L'une a suivi l'autre dans son engagement, a appris à ses côtés la peur, l'humiliation, la violence. Tout avait alors un sens. Là, tu perçois comme une tension entre elles, comme si elles ne se reconnaissaient plus. Comme si leur amitié aussi était en jeu. 

Toi non plus, tu ne peux baisser la garde. Même sans ennemi, la menace court toujours. Tu l'entends gronder de plus en plus fort. Elle te crispe, elle te rend fébrile. Tu t'accroches, car tu es déjà propulsé sur cette route qui va te mener jusqu'au bout de l'enfer. Oui, l'homme peut être un chien ou un loup. Mais c'est bien en monstre qu'il révèle sa véritable nature.

Voir du pays, de Delphine Coulin, est publié chez Grasset.


jeudi 26 septembre 2013

180 jours, Isabelle Sorente



Un titre comme un compte à rebours, un roman qui fait l'effet d'une bombe. C'est 180 jours, d'Isabelle Sorente. Ou comment un philosophe met les pieds dans le plat pour les besoins d'un séminaire sur la condition animale et se trouve pris au piège de son propre entendement.

Ombres. Son élevage industriel. Ses couloirs, la poussière qui tournoie sous les néons, ses parcs aveugles à perte de vue. Ca chante. Ca  schlingue. Ca grouille. Et maintenant Martin, au milieu de ces 15 000 porcs qui savent se mettre au garde-à-vous. Le spectacle est saisissant. Ils le dévorent des yeux. Et ça commence à coller à la peau.

Camélia. La rencontre est décisive. Il réveille Martin, l'arme de sa violence enfouie, lui que le silence rendait déjà un peu sauvage. Désormais il est prêt à tout voir, à comprendre et surtout, à aider son ami. Car cette acuité qu'il a développé, cette vie empêtrée corps et âme, Camélia n'en peut plus. Ca lui prend aux tripes, ça lui piétine le coeur. Il peut y laisser sa peau.

180 jours, c'est peu, c'est naître (n'être) pour mourir déjà. Pour certains, c'est un long et essentiel combat. De cette expérience anxiogène et oppressante, de ce livre dense et percutant, tu en sors juste époustouflé. Avec le bon sentiment que ton regard sur le monde s'est affûté.

180 jours, d'Isabelle Sorente, est publié chez JC Lattès.