lundi 16 mars 2015

Hanoï, Adriana Lisboa




Aujourd'hui, alors que la littérature brésilienne est à l'honneur, tu en profites pour jeter ton dévolu sur Hanoï d'Adriana Lisboa. Grand bien t'en a pris. Car tu vas découvrir une plume d'exception. 

D'un côté, voilà David. Pour ce sud-américain passionné de jazzil n'y a pas d'erreur possible, l'avenir vient de prendre un tournant définitif. Durant les quelques mois qu'il lui reste à vivre, il décide alors de se défaire de sa vie matérielle. Et tu le vois, avec sa pudeur exemplaire, renoncer au monde et offrir malgré tout quelques instants de joie.

De l'autre, il y a AlexEntre les études, l'épicerie asiatique où elle travaille et son fils, Bruno, qu'elle élève seule, cette jeune américano-vietnamienne tente de garder l'équilibreLe hasard va la mettre sur la route de David. Aussi différents soient-ils, ils accrochent. Ensemble, ils vont vivre une belle et éclatante histoire d'amour. 

Sur ces deux êtres, si forts et si fragiles à la fois, jamais tu ne t'apitoies. Il faut dire qu'Adriana Lisboa traite ses personnages avec une bienveillance et une délicatesse remarquables. Et incontestablement, ça sonne juste.

Hanoï, d'Adriana Lisboa, est publié chez Métailié.

jeudi 19 février 2015

Les lance-flammes, Rachel Kushner



Sous son allure guerrière, Les lance-flammes de Rachel Kushner est bien un roman qui bouillonne et qui gronde. Il va te transporter dans l'effervescence des années 70. Alors accroche-toi, tu vas être soufflé.

Sur sa moto, elle file à tout allure. La vitesse et le goût du risque l'animent. Parce qu'elle veut s'accomplir en tant qu'artiste, elle a fait de New York un terrain d'expériences nouvelles. Son insolence, mêlée de candeur, te séduit. Et tu la suis, au gré des rencontres, dans cette ville survoltée, d'où émerge un monde tout à la fois orgueilleux, génial et décadent

Elle est Reno, la fille la plus rapide de la planète. Dans les bras de Sandro, héritier des industries Valera, elle parfait son éducation. Mais tout bascule lors d'un séjour en Italie, quand les tensions politiques et la colère de la rue finissent par les rattraper. Rome devient alors la scène d'un spectacle saisissant, dont elle ne reviendra pas indemne. 

Tu ne t'y es pas trompé. Il se dégage de ce roman plein d'audace une fougue et une violence étonnantesRachel Kushner réussit un véritable tour de force, traduisant admirablement l'atmosphère électrique de ces années-là. C'est épatant.

Les lance-flammes, de Rachel Kushner, est publié chez Stock.

jeudi 5 février 2015

Scipion, Pablo Casacuberta



Non, Scipion n'est pas une biographie historique. La référence n'est pourtant pas anodine, mais Pablo Casacuberta semble en avoir décidé autrement, optant pour un drôle, un authentique roman d'apprentissage. Et c'est merveilleusement convaincant.

Quand tu le croises sur le chemin qui le mène à son héritage, Aníbal n'a rien d'un glorieux personnage. C'est un universitaire déchu, qui a sombré dans l'alcool et la misère. Une situation qu'il doit à son géniteur, sur le simple fait de lui avoir assené un tel prénom. Car quoi qu'on en pense, pour un fils d'historien, c'est assez lourd à porter. 

S'il est l'éternel vaincuAníbal n'est pas au bout de ses peines. Même par-delà la mort, l'éloquent professeur continue à jouer de son autorité. Ces trois boites qu'il lui lègue, elles s'offrent comme une dernière bravade. Elles vont l'emporter  dans une succession de rencontres singulières, d'étonnantes révélations et de périls inattendus. 

Mais rassure-toi. Dans ce déluge de mésaventures, aussi absurdes, chavirantes ou machiavéliques soient-elles, tout est bien qui finit bien. C'est que tu t'es entiché de cet Anibal, parfait dans ce rôle d'anti-héros qui, plus que tout, ne demandait qu'à être aimé.

Scipion, de Pablo Casacuberta, est publié chez Métailié.

mardi 20 janvier 2015

Je viens, Emmanuelle Bayamack-Tam



Je viens d'Emmanuelle Bayamack-Tam arrive sans crier gare et c'est une bonne surprise. Cton désinvolte, un brin provocateur, d'emblée, te séduit. Voilà un roman qui s'annonce pour le moins mordant. 

C'est Charonne qui ouvre le bal. Son histoire n'a pourtant rien d'un conte de fées. Abandonnée à la naissance, rejetée par ses parents adoptifs, elle grandit dans l'indifférence et le mépris de tous. Il n'y a guère que Nelly, vieille gloire du cinéma qui lui fait office de grand-mère, pour lui offrir un peu d'attention. Mais l'heure n'est pas à l'apitoiement. Ecoute plutôt.

Tour à tour, les femmes de cette famille se racontent et ce sont trois générations qui se bousculent avec leurs sentiments et leurs idées désaccordés. Et Charonne, qui s'affirme, toujours plus noire, toujours plus grosse. Toujours plus vile, dit-on aussi. Comme on se trompe !

Car elle déborde furieusement de vitalité et d'amour, Charonne, et elle va leur en donner. C'est une héroïne pétulante, qui s'épanouit en redresseuse de torts. Et essaie donc un peu de lui résister, pour voir. 

Je viens, d'Emmanuelle Bayamack-Tam, est publié chez POL.

mardi 6 janvier 2015

Les luminaires, Eleanor Catton



Avec Les luminairesElenaor Catton a vu les choses en grand. Ce sont plus de 900 pages qui s'offrent à toi, pleines de promesses, de mystères et de rebondissements. Et tu n'imagines pas à quel point ce roman colossal, Man Booker Price 2013, va dépasser toutes tes attentes.

En ce 27 janvier de l'année 1866, alors qu'il vient de poser le pied sur le sol d'Hokitika, Nouvelle-Zélande, le dénommé Walter Moody est confronté à un drôle de comité d'accueil. Douze hommes, tenant conseil, cherchent à tirer au clair les faits bien étranges qui les préoccupent depuis une quinzaine de jours. Ils ont su piquer ta curiosité, ils ont désormais toute ton attention.

Tu découvres qu'un homme est retrouvé mort, un autre porté disparu. Qu'un trésor ainsi qu'une fille publique sont l'objet de bien des convoitises. Que dans ce lot d'intrigues, de conjectures et de révélations, ces esprits ne sont pas entièrement motivés par la quête de justice et de vérité. Que malgré les coups du sort, certains destins sont irrémédiablement liés...

Quelle oeuvre admirable, quelle prouesse ! Si Eleanor Catton règne d'une main de maître, tu t'es totalement laissé prendre au jeu, t'aventurant dans ce monde foisonnant avec toujours plus d'enthousiasme et d'excitation. Le verdict est sans appel, tu es conquis.

Les luminaires, d'Eleanor Catton, est publié chez Buchet-Chastel.

jeudi 13 novembre 2014

Le roi disait que j'étais diable, Clara Dupont-Monod



Avec Le roi disait que j'étais diable, tu es convié à une union des plus détonnantes, celle de la célèbre Aliénor d'Aquitaine et du roi Louis VII. La version est assez inédite, car Clara Dupont-Monod s'est emparée de leur âmeTu en frémis d'avance. 

Aliénor est belle, Aliénor est fière. Sa réputation la précède. Son goût du luxe, son tempérament de feu et son esprit libre fascinent autant qu'ils dérangent. A côté d'elle, ce Louis qui la convoite fait bien pâle figure. Il a beau être son roi, elle ne lui cèdera pas, ne se privera pas pour dicter sa loi. Et gare à celui qui osera se dresser sur son chemin.

Quant à Louis, il est prêt à tout pour attirer les faveurs de sa dame, quitte à mettre le royaume à feu et à sang. Lui naguère si pondéré ne se reconnaît plus. Si l'amour a foudroyé son coeur, il s'y est infiltré comme un poison. Face à tant de colère et de frustration, seul Dieu le rédempteur s'impose désormais. Il sera son triste refuge. 

Dans ce bras de fer cruel, animé par autant de passions, tu ne saurais choisir ton camp. C'est là toute l'ingéniosité de cet ardent roman, qui dépasse la légende et revisite avec brio ce chapitre (sanglant) de l'Histoire de France. 

Le roi disait que j'étais diable, de Clara Dupont-Monod, est publié chez Grasset.

mardi 28 octobre 2014

Un monde flamboyant, Siri Hustvedt


C'est un bien curieux et ambitieux roman que Siri Hustvedt te présente là. Un monde flamboyant est l'oeuvre d'une oeuvre, le portrait d'une artiste qui se conjugue au pluriel, une interrogation profonde sur l'acte créatif et sa réception. C'est vertigineux. Et tu plonges dedans.

Quel pire affront, quelle pire souffrance pour un artiste, que de n'être pas vu. Cette non-reconnaissance, Harriet "Harry" Burden en est un témoin remarquable. Est-ce parce qu'elle est une femme? Une femme de?  Il y a de quoi enrager. Car du talent, elle en a. S'il s'agit juste d'une question de couilles, elle va leur en faire voir. 

Par trois fois, grâce à des prête-noms masculins, le succès est au rendez-vous et Harriet tient sa drôle de revanche. Mais dans ce jeu de masques, elle a fini par se perdre un peu. Tu la pensais invincible, maîtresse de son sort ; tu découvres, à travers la lecture de ses carnets et des différents témoignages, une personne plus fragile et plus troublante qu'il n'y paraît. 

Cette Harriet te bluffe, son esprit te fascine. Jamais un être de papier n'a été aussi palpable, une personnalité aussi fouillée. Un tour de force, opéré par une romancière hors pair. Et c'est brillant.

Un monde flamboyant, de Siri Hustvedt, est publié chez Actes sud.